Transmis par Azad Dans Sport
Hier, l'Espagne a gagné la Coupe du Monde de la FIFA 2010
Les Kurdes et le football ?
Dans le contexte actuel, cela peut paraître anodin pour les Kurdes; pourtant, il n'en est rien.
Il faut se rappeler que la Coupe du Monde est un évènement suivi par des centaines de millions, voire des milliards de personnes à travers le monde. Avec une telle audience, et les enjeux économiques et culturels que cela implique, elle devient forcément aussi un évènement politique. Sepp Blatter, le président de la FIFA, bénéficie d'ailleurs à bien des égards d'un statut de chef d'Etat.
Les commentateurs et analystes n'ont pas manqué de souligner, après le match d'hier soir, que cette victoire espagnole était avant tout une victoire du jeu à la barcelonaise. L'équipe d'Espagne compte en effet dans ses rangs six joueurs évoluant au FC Barcelone, dont cinq Catalans (Piqué, Puyol, Capdevila, Busquets et Xavi), mais aussi un Basque (Alonso). A ce titre, le but marqué par Puyol en demi-finale contre l'Allemagne est tout à fait représentatif. Sur un corner de Xavi, Puyol marque de la tête, une combinaison travaillée en club par les deux Barcelonais.
Lors du tour d'honneur après avoir soulevé le trophée, les deux joueurs ont d'ailleurs défilé avec le drapeau catalan. La Catalogne a le statut de "communauté autonome" en Espagne depuis 2006, ce qui n'est cependant pas suffisant pour bon nombre de Catalans. Ainsi, samedi 10 juillet, veille de la Coupe du Monde, 1.500.000 personnes défilaient dans les rues de Barcelone pour réclamer l'indépendance de la Catalogne, suite à une décision du conseil constitutionnel déclarant que la Catalogne n'était pas une nation et que le castillan (l'espagnol) devait être utilisé en priorité devant le catalan.
Le FC Barcelone, créé en 1899 et totalisant cinquante-neuf titres nationaux et treize titres européens, est un club chargé d'histoire et qui a toujours joué un rôle important dans les revendications indépendantistes catalanes. C'est en cela que la devise du club, "Més que un club" ("Plus qu'un club") en catalan, prend tout son sens. Le 6 août 1936, le président du club, Josep Sunyol, membre du parti politique Esquerra Republicana de Catalunya, fut assassiné par les troupes franquistes, farouchement opposées à toute expression de l'identité catalane. C'est ainsi qu'après la fin de la guerre civile espagnole, le nom du club, Futbol Club Barcelona (Football Club de Barcelone en catalan) fut changé en Club de Futbol Barcelona (l'équivalent espagnol), et les couleurs catalanes furent retirées de son blason. L'année 1974 vit la fin de la dictature de Franco en Espagne et le retour à la démocratie. Le club retrouva son nom, ses couleurs et un hymne en catalan fut même créé à l'occasion du 75ème anniversaire du club.
Symbole de l'identité catalane, le club barcelonais est beaucoup plus populaire en Catalogne que l'équipe d'Espagne, dont les prestations à ce mondial, qui ont battu des records d'audience partout dans le pays, ont été beaucoup moins suivies dans la capitale catalane. Certains Catalans considèrent même que le FC Barcelone est leur équipe nationale, tandis que d'autres soutenaient ostensiblement les Pays-Bas lors de la finale d'hier. Cependant, la présence de cinq joueurs catalans au sein de l'équipe d'Espagne a tout de même suscité l'intérêt, plus que lors des éditions précédentes en tout cas.
Le FC Barcelone est loin d'être le seul club de football représentant une identité forte sur le plan culturel. Toujours en Espagne, on peut par exemple citer l'Athletic Bilbao, qui a une politique de recrutement pour le moins atypique, à savoir qu'il ne recrute que des joueurs d'origine basque ou formés dans des clubs basques. L'équipe de cyclisme Euskaltel-Euskadi, qui concoure chaque année dans le Tour de France, suit le même modèle. Elle est d'ailleurs financée en partie par le gouvernement de la communauté autonome basque.
A la lecture de tout ceci, on est logiquement amenés à établir certains parallèles. On pense notamment à Diyarbakirspor, le club de la ville d'Amed (Diyarbakir), capitale du Kurdistan. Ce club, promu en Super Lig (première division du championnat turc) la saison passée, a en effet connu quelques déboires extra-sportifs au cours de ses matchs. On se souvient des affrontements qui avaient émaillé la rencontre entre Bursaspor et Diyarbakirspor fin septembre 2009, après que les supporters de l'équipe de Bursa s'en soient pris verbalement à ceux de Diyarbakir. En mars 2010, le match retour avait été interrompu suite à des jets de projectiles sur le terrain.
On voit donc que, partout où existent des revendications culturelles et identitaires fortes, celles-ci s'expriment également à travers le sport. On remarque aussi la différence de traitement entre la Turquie, qui prétend rejoindre l'UE, et les pays européens. Là où, en Espagne, des équipes comme le FC Barcelone et l'Athletic Bilbao peuvent revendiquer haut et fort leurs identités catalane et basque, en Turquie, comme dans l'Espagne fasciste de Franco, toute revendication de l'identité kurde, dans ou en dehors des stades, est sévèrement réprimée.
On imagine mal en effet, après une hypothétique victoire de l'équipe nationale turque dans une grande compétition internationale, des joueurs kurdes faire le tour d'honneur avec un drapeau kurde. Sous l'ère Fatih Terim notamment, la sélection turque a plus souvent été utilisée comme un instrument de propagande anti-kurde, les "causeries" d'avant-match de l'ex-sélectionneur s'apparentant plus à des discours de haine contre les "ennemis de la nation". Le sélectionneur était notamment connu pour ne pas avoir sélectionné certains joueurs simplement parce qu'ils étaient kurdes.
Dans le même ordre d'idée, on peut également se rappeler d'une polémique plus récente ayant entouré le milieu de terrain de classe mondiale Mesut Özil, qui a choisi de jouer pour le pays où il est né, l'Allemagne, plutôt que pour la Turquie. Certains journalistes et une partie de l'opinion publique turque ne se sont ainsi pas gênés pour le traiter ouvertement de "traître", qualificatif également appliqué à Derdiyok, joueur originaire du Dersîm et qui joue pour la sélection nationale suisse. Ironie du sort, Özil pourrait, si le Werder de Brême, son club actuel, le libère (ce qui ne se fera sans doute pas aussi facilement) se retrouver au Barça.
Et les Kurdes ?
En attendant que les choses changent en Turquie, ils pourront toujours se rabattre sur la Coupe du Monde VIVA, la coupe du monde des peuples sans Etats, dont la quatrième édition s'est déroulée début juin 2010 à Gozo, une île à la culture propre rattachée à Malte. Pour la troisième fois consécutive, l'équipe du Kurdistan, soutenue par le gouvernement de la Région Autonome du Kurdistan, a participé. Et pour la deuxième fois de suite, elle a perdu en finale face à l'équipe de Padanie, 1-0 cette année contre 2-0 en 2009). Quant à la prochaine édition, elle se tiendra au mois de juin 2011... au Kurdistan. Voilà qui promet.
L'équipe de Diyarbakirspor a elle fini la saison en 16ème position de la Superlig et redescend donc en 1. Lig (deuxième division turque). Elle va également changer de président, et une candidature surprise est venue de la part de Cengiz Ayna, industriel et cousin de la députée kurde de Mêrdîn Emine Ayna. Il a promis, s'il est élu, de ne pas mélanger le sport et la politique. Cependant, au vu des exemples cités plus haut et de l'histoire du club, cela risque de se révéler bien difficile.
Simko pour jeunessekurde.fr
12/07/2010
- Note:
- Crédit photo : AP