Transmis par Azad Dans Analyse & document
L'Association Arjîn vous souhaite une joyeuse fête de la langue kurde
Document exceptionnel sur la langue kurde. Prenez le temps de lire cet article. Vous allez apprendre plein de choses.
Aujourd'hui, 15 mai 2010, et pour la troisième année consécutive, c'est la fête de la langue kurde, célébrée partout au Kurdistan et dans le monde. Instaurée il y a trois ans par le KNK (Kongreya Neteweyî ya Kurdistanê - Congrès National du Kurdistan), cette fête sera demain l'occasion de grands rassemblements à Amed (Diyarbakir) et dans plusieurs villes du Kurdistan. Afin de marquer le coup à notre manière, et en espérant célébrer cette fête comme il se doit l'année prochaine, voici un petit article sur la langue kurde.
Qu'est-ce que la langue kurde ?
La langue kurde est une langue indo-iranienne, c'est-à-dire qu'elle fait partie de la branche iranienne de la famille des langues indo-européennes.
Parlée par environ 40 millions de Kurdes au Kurdistan et dans le monde, la langue kurde est riche de plusieurs dialectes : le Kurmancî, parlé au Nord et à l'Ouest du Kurdistan, le Soranî, parlé au Sud et à l'Est, le Dimilî (ou Zazakî), parlé au Nord dans les régions du Dersîm notamment, mais aussi de Siwêreg, Amed ou Bingol, et le Goranî (ainsi que des dialectes proches, le Lakî et le Lûr), parlé à l'extrême Sud-est du Kurdistan.
La littérature kurde
Le premier texte en kurde que nous possédons est écrit en goranî, il est l'oeuvre du poète kurde soufi Baba Tahîr Hemadanî. Par ailleurs, le goranî était aussi la langue utilisée par les princes kurdes d'Erdalan, principauté autonome de 1169 à 1867. Les habitants de cette région pratiquaient et pratiquent toujours le yarsanisme, et ils nous ont laissé de nombreux textes religieux anciens, écrits en kurde goranî.
En ce qui concerne le kurmancî, malgré le fait que les lettrés kurdes du Moyen-Âge préféraient souvent écrire en arabe ou en persan, on possède tout de même quelques classiques écrits en langue kurde. Parmi les poètes importants, on peut citer Elî Herîrî (1425-1495), Melayê Cizîrî (1570-1640), Feqiyê Teyran (1590-1660), Melayê Bateyî (1689-1755) et évidemment Ehmedê Xanî (1651-1707). Par leurs oeuvres poétiques, ils ont contribué à donner ses lettres de noblesse à la langue kurde. Le Mem û Zîn d'Ehmedê Xanî, histoire d'amour tragique basée sur l'épopée folklorique Memê Alan, rivalise ainsi avec les oeuvres des plus grands auteurs dramatiques de l'époque. Ehmedê Xanî est également l'auteur du Nûbihara biçûkan, le premier dictionnaire en langue kurde. Il s'agit d'un lexique arabe-kurde destiné à aider les jeunes kurdes à apprendre l'arabe.
Le dimilî n'est pas non plus en reste. Les premiers textes en dimilî ont été compilés en 1850 par l'orientaliste allemand Peter Lerch, et le Mewlude nebi d'Ehmedê Xasî, écrit en 1899, est le premier texte écrit dans ce dialecte.
La période contemporaine a vu une renaissance de la littérature kurde, d'abord en Soranî et souvent sous forme poétique, dans la première moitié du XXè siècle. On peut par exemple citer le poète Dildar (1918-1948), qui composa le poème Ey Reqîb, aujourd'hui l'hymne national du Kurdistan, ou encore le poète Pîremêrd (1867-1950), poète de Suleymanieh. Au contact des littératures occidentales, les Kurdes se mettent aussi à adopter la forme romanesque. Ainsi, en 1935, Erebê Şemo, kurde exilé en Arménie, écrivit Şivanê Kurmanca (Le Berger kurde), le premier roman kurde.
Cependant, les interdictions sur la langue kurde empêchèrent la littérature kurde en kurmancî de vraiment se développer. Ce n'est que dans les années 70 et 80 qu'une poignée d'auteurs commence à publier en langue kurde, toujours sous le manteau. Citons par exemple Mehmed Uzun, Hesenê Metê, Bavê Nazê ou Egîdê Xudo.
A la fin des années 1990, la libéralisation relative des lois restreignant l'usage de la langue kurde permettent l'apparition d'une nouvelle génération d'auteurs très prometteurs. A ce jour, quelques centaines d'ouvrages en langue kurde ont été publiés, des romans kurdes mais aussi des traductions de grands romans étrangers.
Les alphabets kurdes
Traditionnellement, la langue kurde a utilisé l'alphabet arabe jusqu'à la chute de l'empire ottoman. C'est alors que Celadet Elî Bêdirxan, grand intellectuel kurde, a eu l'idée de créer un alphabet latin mieux adapté aux sons de la langue kurde. Cet alphabet est parfois appelé "alphabet Hawar", du nom du journal Hawar dans les pages duquel l'alphabet fut inauguré, et qui parut sous l'égide de Celadet Bêdirxan de 1932 à 1943 en Syrie.
Les Kurdes de l'ex-Union Soviétique, où les travaux de kurdologie se sont le plus développés au XXè siècle, écrivaient quant à eux en utilisant l'alphabet cyrillique.
Quant au dialecte Soranî, il est toujours écrit en utilisant l'alphabet arabe, même si son abandon progressif au profit de l'alphabet latin, afin de faciliter la compréhension mutuelle entre les différents dialectes kurdes, est actuellement envisagé.
Le folklore kurde
Il ne faut pas oublier qu'avant d'être écrite, la langue est avant tout orale. La langue kurde possède une tradition orale riche et variée, comme en témoignent les nombreux proverbes, contes et épopées recueillis par les kurdologues au cours du XXè siècle. Les dengbêj (bardes) ont pendant longtemps été les garants de cette tradition orale, et des épopées telles que Memê Alan, Xanê Lepzêrîn, Kela Dimdimê et bien d'autres encore ont ainsi traversé les âges pour parvenir jusqu'à nous. La pratique des dengbêj est depuis quelques temps sur le déclin, ce qui a poussé la mairie de Diyarbekir à ouvrir une "maison des dengbêj" ("Mala dengbêjan"), qui connaît un franc succès.
Conclusion
La levée progressive des interdictions sur la langue kurde est certes une bonne chose, mais elle ne doit pas faire oublier une sombre
réalité : la langue kurde est sur le déclin. La situation varie selon les régions, dans certaines régions elle est presque éteinte, alors que dans d'autres elle est encore bien vivante. Le danger qui menace la langue kurde, plus que jamais, est l'assimilation. Après presque un siècle d'assimilation forcée de la part des différents Etats où vivent les Kurdes, et face aux politiques de turcisation, d'arabisation et de persanisation, les Kurdes n'ont pas abandonné leur langue. Aujourd'hui, cependant, l'assimilation volontaire et l'auto-assimilation font craindre l'extinction de la langue kurde. Ce triste constat est particulièrement vrai du kurmancî.
C'est dans cette optique qu'a été instaurée la Journée de la langue kurde. Rappeler à chaque kurde que sans la langue et la culture kurdes, les Kurdes n'existent pas. Comme le chantait Ayşe Şan, "Zimanê kurdî hebûna me ye". En espérant que cette journée de la langue kurde soit l'occasion de pratiquer le kurde pour ceux qui le parlent, et de prendre des bonnes résolutions pour ceux qui ne l'ont pas encore appris. Afin que, dans un futur proche, la langue kurde soit célébrée au Kurdistan trois cent soixante-cinq jours par an.
Sacha pour jeunessekurde.fr