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Auteur: Sujet: MAZLUM OU LE BONHEUR D’ETRE / Un essaie d'une jeune écrivaine Kurde
Heval
Heval

nopic
Messages: 71
Inscrit(e) le: 17/10/2010
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posticons/heart.gif Posté le 30/3/2011 à 11:29  
Je voudrais partager un article que j'ai bien aimé.L'auteur attend des commentaires.


MAZLUM OU LE BONHEUR D’ETRE


Il était emporté dans la tempête kurde. Il avait des fardeaux lourds pour ses épaules jeunes : la révolte étudiante où il s’affirmait, l’amour indicible et toujours platonique, l’idéal d’un monde nouveau, le combat pour être…

Mazlum habitait un appartement de Diyarbakir, sa capitale. Il partageait sa demeure avec trois autres étudiants engagés. Dans leur demeure, il n’y avait pas d’eau chaude. Mais la vapeur se fixait partout. Jour et nuit, des transpirations essuyaient de leurs légères morbidités les objets, les meubles, les vitres. Les étudiants prenaient leur repas par terre, sur le tapis synthétique du séjour et parfois sur le kilim de la cuisine. Leur bibliothèque était constitué d’ouvrages de gauche, des classiques français et russes, et des livres de l’homme qui est pour les kurdes comme un père, un prophète et veut métaphoriquement « tuer l’homme », avec un petit « h ».

Mazlum, lui, il dessinait. Dans ses yeux, les talons d’Achille prenaient forme ainsi que les démons de Michel-Ange. Il n’aimait pas les miniatures ottomanes, les forces subtiles mal- dimensionnées, ni Paul Klee. Il avait toujours un sourire dans le regard, et de grandes désolations, de telle sorte qu’il faisait tout pour éviter les sentimentalismes sans espoir, ainsi que les embrassades, les adieux, les effusions. Sur les morceaux épars des portraits qu’il avait dessinés avec habilité et maladresse, des cicatrices profondes semblaient périr dans les regards immobiles. Le visage d’Eren, son colocataire, qu’il avait immortalisé sur une feuille, avait une figure de trahison inspirée par ses faux-espoirs, et était raturé par le crayon.

Ce soir-là, Mazlum était rentré faire les cartons et vider l’appartement. Il était seul. Il retirait des tiroirs les souvenirs qui s’y étaient entassé, se remémorait douloureusement les bons moments partagés avec ses colocataires et brûlait les pièces à conviction dans un grand coffre en métal: les livres et journaux interdits et cachés, les lettres de ses amis combattants à la montagne et leurs poésies... Dans un sac à dos, il rangeait les rares souvenirs qu’il allait emporter avec lui : il y’avait surtout ses dessins, parmi lesquels le portrait noirci d’Eren. Sur le tapis se trouvait un arbané, cette percussion qui donnait le rythme quand le soir, après une journée bien remplie de manifestations, ils se réunissaient pour chanter. Le tapis lui rappelait inévitablement les quarts d’heures passées la tête maintenue au sol par les forces anti-terreur, tapis qui brûlait la peau douce de son visage imberbe, aux motifs indélicats qui froissent la chair.

Un de ces jours de perquisition quotidien, Eren avait eu tellement mal à la nuque à force d’être immobilisé tête écrasée au sol sous les bottes qu’il avait été subitement effrayé par la mort. Pourtant, il avait l’habitude de ces interventions musclées, si bien armées, équipées jusqu’aux dents, et sans aucun but que de faire renoncer à la cause en traumatisant. Eren avait bloqué une minute son souffle, puis son corps, et son esprit s’était relâché : il avait inspiré fortement la poussière du tapis. Il cracha du sang, écumant, qui se mêla aussitôt à son humidité.

Welat, le troisième colocataire, après cette perquisition n'était pas rentrée. Il avait été gardé en détention alors qu’Eren avait pu regagner son domicile après quelques jours, pensait Mazlum avec regret.

Plusieurs mois après, lorsque Welat avait enfin été acquitté et libéré de la mémoire hantée de l’atroce prison de Diyarbekir, il n’était pas revenu habiter avec ces amis car il était trop avisé sur son sort. Pendant que la capitale kurde pleurait son absence comme une amante agitée qui cherche le bonheur dans un amour impossible, promise aux cauchemars ottomans et à la lapidation, Welat avait préféré sans hésitation la liberté des montagnes au système carcéral turc même si les prisonniers politiques s’y formaient malgré leurs conditions de détention. D’ailleurs, Mazlum après ses gardes à vue, aimait à dire à ses copains, « qu’ils viennent donc m’arrêter, j’irai à « l’Université » de la prison ! » Mazlum tout comme Welat avaient engloutie à jamais la « notion » de peur dans la dignité, ils avaient finalement appris à résister aux tentations de la peur, tout comme aux tentations de l’amour ainsi qu’aux tentations de suicide.

Sadi, était leur quatrième colocataire. Celui-ci avait une âme simple. Au fond de lui, il ne voulait pas devenir vétérinaire mort à l’Est mais une star à l’Ouest. Lui aussi criait dans les manifestations pour un monde plus juste et dansait le jour du Newroz depuis déjà tout petit. Lui aussi avait éprouvé les forces de sécurité une nuit alors qu’il dormait sereinement et rêvait d’une camarade de sa classe. Inquiet, la famille de Sadi s’était dépêchée de venir le récupérer et l’emmener à Izmir pour qu’il s’engage dans la vie de la jeunesse insouciante et se marie rapidement à une compayse de bonnes mœurs. En quittant Diyarbekir, et ses rêves, il n’avait pas pris conscience que son monde s’écroulait. Il avait fait une sourire naïve et mièvre à Mazlum avant de monter dans le car et lui avait murmuré : « A la rentrée ! ». Sadi avait des cheveux d’or, des yeux verts et aimait les filles tout en prenant plaisir à montrer des airs de grand philosophe pour impressionner ses camarades. Sadi n’a plus jamais revu la cité bannie du monde, sa bien aimée, l’insoumise, l’abandonnée, la maltraitée. Il arrêta ses études, travailla dans un entrepôt. Il épousa sa cousine avec laquelle il eut une vie ordinaire et où il dépérit lentement en buvant et mangeant, affligé par lui-même. Il ne parla plus jamais kurde pour ne pas être inquiété et reproduisit minutieusement les comportements de ses collègues pour ne pas paraître lui-même.

Dans l’appartement des jeunes, l’arbané qui était resté sur le tapis appartenait à Eren. Mazlum, tout en se remémorant ce passé commun, sentait les émotions envahir son cerveau. Il se leva et vida le coffre empli des cendres des souvenirs brûlés. Puis, il observa à nouveau le séjour où il dormait avec ses amis dans le froid et dans l’humidité. Il contempla cette même pièce où ils dinaient toujours dans un silence absolu et dans un profond respect : seuls les couverts et les verres d’eau résonnaient comme des cloches dans la confusion d’une lutte devenue indolore. Leurs téléphones portables étaient sous écoute, des voisins affamés ou apeurés étaient sous-payés par les autorités pour donner le plus de détails possibles sur leurs agissements. Dans ce silence de deuil, seuls les souffles des lèvres sur les cuillères remuaient l’air et embuaient les verres.

La solitude de Mazlum ce soir-là arrivait à son éternité, elle étreignait le courage de celui qui malgré sa peur avait décidé de poursuivre la lutte et prenait le risque de la mort, une amoureuse indomptable, perverse et inassouvie. Certes, Mazlum était désormais complètement seul mais toujours en vie, seul mais toujours intègre à ses sentiments, son unité, sa fragilité, la douceur de son cœur et les lueurs de justices qui brillaient dans ses yeux. Il ne s’était pas désintégré à lui-même.

En réalité, Mazlum n’était pas si seul, ni vraiment jeune car il avait acquis la maturité d’une guerre sourde où il était entouré de combattants depuis l’âge de six ans. Il était né dans un village vidé de la région de Serhat, brûlé par les forces de sécurité, qui avaient utilisé à l’époque les murs de son école, pour tuer certains hommes et menacer les autres. A dix ans, il savait déjà qu’il ne deviendra pas peintre car dans cette région sous-réaliste, les illusions étaient bien vivants, les tableaux d’horreurs, où le rouge dominait sur le paysage désertique transformé par les incendies de forêts, constituaient des mirages de chef-d’œuvre. Ce qu’il ne savait pourtant pas à l’époque et qu’il saisit plus tard, c’est qu’il fallait qu’il devienne plus brave que de s’engager dans le mouvement kurde, pour enlacer son destin d’artiste. Car s’engager dans la peinture l’aurait forcé à s’exiler de lui-même d’abord, il aurait fallu trouver de l’argent et se vendre, partir loin de cette guerre, et ne plus voir les champs de blé et de mines. S’engager dans la peinture aurait signifié ne plus danser dans les rues sinueuses remplis d’enfants, ne plus rire aux blagues de ses amis, abandonner la lutte de son frère disparu, de sa sœur tuée, de sa mère endeuillée. Il était trop lucide pour devenir un étranger à l’ouest, trop conscient pour croire que le temps de la paix était arrivé dans son pays, et trop idéaliste pour accepter de se promener armé. Il pressentait pourtant la mort qui l’attendait, mort inévitable et infidèle, qui frappe parfois à la porte avant d’entrer et se présente moqueuse et menteuse, en se disant pour se justifier : « je fais mon travail ».

Au Kurdistan, la mort pouvait vous retirer de votre regard partout et ne respectait que l’absurdité de la guerre : elle survenait dans une cellule de garde à vue, ou sur le flanc d’un mont, ou sur les ruines antiques de Dara, ou dans l’eau bénite du lac protégé d’Abraham ou dans l’intensité des courants de l’Euphrate berçant avec agitation ses vierges suicidées.

Au cours de la perquisition, Mazlum était le seul à avoir remarqué qu’Eren avait basculé. Mais les jeunes n’avaient aucun secret à trahir, il ne préparait aucune action illégale, n’avaient aucun crime sur les mains, aucun pouvoir, aucun intérêt dans la guerre, ni passé, ni avenir. Seul Mazlum avait compris cette trahison mais il avait décidé de ne pas dénoncer l’aliénation de son ami. Pour autant, son amitié s’était inévitablement transformée en un amour sans retour, en une douleur infaillible, en une force de caractère. Il ne voulait plus jamais revoir Eren, il était tel un amoureux quittant avec dignité sa dulcinée parce qu’elle la trompée.

Il devait renoncer à vivre à Diyarbekir, qu’il voulait saisir une dernière fois en se promenant dans ses rues avant de partir. Mazlum avait conscience qu’il n’allait pas trépasser dans un lit, que sa mort pourrait être très lente et pénible, que son cadavre pourrait être souillé, démembré, que ses feuilles de dessins disparaitront comme ses souvenirs. Mazlum allait mourir de toute façon, probablement qu’il n’aura pas droit à une tombe, qu’il disparaîtra en morceaux ou dans les puits de pétrole sans laisser de trace, mais des énigmes, des pourquoi, des haines et des colères. Il imaginait certains fiers de l’éliminer, et regrettait que cette fierté-là ne soit pas un sentiment condamné et il songeait aux indifférents à sa mort qui seront encore plus cruels et plus nombreux, car en eux se répandra la tâche noire laissée sur sa mémoire par ses assassins.

Mazlum prit dans sa main l’arbané en sentant déjà que ses bras étaient fictifs au nouveau monde où il allait. Son âme présageait toute la beauté physique de la terre à cet instant où il essayait d’avoir la force de franchir le seuil de la porte. Son émotion le déséquilibra : « Fuir ? » Il enlaça l’arbané dont les cymbalettes carillonnaient égayant tels des fleurettes un cimetière. De son regard étincelant, une goutte évanescente rejoignit la tâche de sang d’Eren sur le tapis, à côté des motifs d’hélicoptères et des marques de cigarettes. A cet instant précis, l’avion de chasse habituel passa pour inscrire sa présence envahissante dans le ciel et déclencher dans les murs de l’appartement, vidé de son peuple, un tremblement. Il alla faire un dernier tour dans la cuisine pour éteindre le feu qui restait en permanence allumé sous la théière.

Mazlum aurait bien pu décider de se suicider pour honorer la vie qui l’habitait et qu’il contemplait partout afin que le visage de la mort soit moins dédaigneux. Mais il décida de survivre dans cette frontière des êtres absents et des non-existants. Pour cela, il allait prendre un car cette nuit-même avec de faux-papiers, traverser les points de contrôle, arriver dans une ville à la frontière arménienne, à Kars, s’inscrire de nouveau à l’Université, mais cette fois-ci pour faire des études plus utile dans la région que la physique chimie fondamentale. Il allait suivre des cours d’anesthésie générale.

Mazlum voulait-il apprendre la réanimation, pour que les âmes errantes retrouvent leurs corps ? Mais Mazlum ! me disais-je, comment récupère-t-on les âmes de ces hommes qui ont décidé de se séparer de leurs humanités pour que cette enveloppe de chair vive plus longtemps mais sans se repentir et sans âme ? Comment faire retrouver aux hommes fusillés qui ont perdu leurs corps, leurs maisons, leurs villages, leurs enfants, leurs modes de vie, leurs terres, leurs sourires, leurs élégies, leurs traditions, leurs langues, comment leur faire retrouver leur dignité ? Mais Mazlum, me disais-je, toi qui part étudier le coma, t’enseigneront-ils aussi comment consoler les cœurs ? Les cœurs de tous ceux qui s’aiment clandestinement et qui jamais ne pourront s’approcher de leurs bien-aimées !

Mazlum avait la lucidité de ses amours en puissance et à ne jamais venir. Il savait qu’il n’embrassera jamais une fille, mais il aura peut-être la chance de tenir la main d’un de ses camarades au front de l’impossible. Il savait que les nuits de noces au Kurdistan, les tâches de sang des vierges coulent sur des lits de mines, que les maisons de funérailles sont décorés de bombes, que les balles qui traversent les rêves des petites filles qui dorment à la belle étoile deviennent des étoiles filantes et que pendant les mariages, ce sont des élégies qui accompagnent les époux dans le noir. Il eut pendant quelques instants les yeux sans lumière en sortant de l’appartement, comme si une déesse antique avait voilé une éclipse de lune aux civilisations éteintes.

Mazlum voulait emporter l’arbané avec lui, sachant que c’était dangereux. Il se serait fait remarquer aussitôt dans les rues sombres et surveillés. Un arbané, comme un saz étaient des instruments invincibles, plus virulents que les slogans répétés par des centaines de milliers, plus dangereux que les armes. Les dengbej, des chantres, étaient eux aussi considérés comme des criminels. A l’Est, dans le no man’s land, où la tradition orale et exilée des villages brulées, avait peine à survivre, toutes les musiques avaient dû apprendre à résister. Car les douces mélodies, les épopées chantées pouvaient devenir plus menaçant pour l’unité de la nation que des pierres balancées sur les tanks dans les ruelles. Car la musique, elle, elle faisait du bien au Kurdistan où même les morts devaient résister.

Mazlum prit contre lui l’arbané. Il ne pouvait pas le laisser là, dans le vide et l’abandon, ni le brûler, ni l’enterrer dans ce silence.

Il y avait un parc à deux cents mètres de chez lui. C’est là qu’une bombe avait explosé tuant des femmes kurdes. Sur le mur érigé à la mémoire des victimes, des sculptures de visages fantômes donnaient l’impression qu’elles ressurgissaient de leurs tombes.

Mazlum s’en approcha pour mieux les distinguer, il s’agenouilla pour se recueillir. Le silence régnait dans le parc, on entendait tout de même quelques voitures au loin et des enfants. Il ne faisait ni chaud ni froid, la température de l’air était parfaite. Les yeux de Mazlum brillaient comme des étoiles dans les ténèbres et la nuit caressait son visage comme une mère douce et aimante. Mazlum posa l’arbané devant lui. Il baissa la tête comme pour se signer devant un crucifix. Il entendit une voiture s’arrêter à l’entrée mais qui ne retint pas son attention car son esprit était plongé dans les flammes du monde. Des hommes surgirent derrière lui, il n’eut pas le temps de se retourner : un coup de revolver éclata sur son crâne, il ne vit rien arriver. Il s’effondra à côté de l’arbané. Sa tête resta plaquée au sol, sur la pelouse mouillée, la terre qui était molle et sentait l'humidité devint tiède. Ses yeux gardèrent leurs brillantes sourires malgré les reflets d’une marre de sang qui les entouraient. Il aperçut deux paires de bottes à côté de l’instrument. Il sentit que la terreur qu’il avait connu toute sa vie avait cédé. Il s’inquiétait juste pour l’arbané. Il résista alors à la mort qui l’avait agrippée visqueusement, il voulait voir le visage de ses assassins. Son âme patienta pour quitter son enveloppe devenu glacial.

L’un des deux hommes s’accroupit. Il allongea le bras pour ramasser l’arbané empourpré. Mazlum reconnut alors la main d’Eren, puis son bras, et sa tête fut assez près pour croiser son regard terne. Il fit un dernier effort pour contracter sa bouche et souffler: « Laisse l’arbané ! » Eren entendit son vieil ami et accomplit sa dernière volonté par indifférence. Puis, il se releva et fit un signe à son collègue. A cet instant, un second coup de feu éclata et vint s’abattre sur son cœur.

L’assassinat de Mazlum s’était passé dans l’obscurité. Quelques lucioles isolées éclairaient le lieu du crime. Ce dernier s’était poétisé grâce à l’effort fourni par ses tueurs pour tirer le cadavre et l’asseoir près du mur sculpté, à côté des visages de spectres, en guise de spectacle pour les habitants de la citadelle. Le portrait d'Eren souriant s'était envolé dans les airs et dansait sur le mur. Ils avaient vidé le sac à dos de leur victime et emporté son portefeuille. Sous leurs bottes de cuir, Mazlum pouvait encore apercevoir et contempler des cyclamens arrachés, écrasés, accrochés par le sang.

L’assassinat s’était passait a priori sans témoin, quoiqu’un des exécuteurs filma la scène, pour la montrer à ses supérieures, et, un groupe d’enfants des rues, âgés de cinq à dix ans, orphelins fumant leurs cigarettes qui entendirent les coups de feu, se cachèrent derrière les arbres et regardèrent le tableau en silence. Dés que les hommes en bottes quittèrent le parc, trois des mômes allèrent prévenir les boutiques environnantes restées ouvertes, deux suivirent de très loin le véhicule Mazda pour relever la plaque d’immatriculation, et les deux autres s’accroupirent près de Mazlum pour tenir sa main et voir s’il était encore en vie.

L’un de ces deux garçons avait des chaussures de sport trouées, un jean sale et abimé, un regard vif, des dents crasseux, une cicatrice sur le coup et des gestes d’adulte. De sa petite main gauche et rude, il ferma les yeux de Mazlum, qui semblait sourire à la mort. Puis il ramassa l’arbané, l’essuya avec un journal, jeta sa cigarette et se mit à frapper sur l’instrument, rompant ainsi le silence, pendant que les citadins se rassemblaient dans le parc. Une foule immense se forma en quelques minutes, en colère contre les forces de sécurité qui, instantanément, tirèrent pour les disperser.

La nuit de la mort de Mazlum, la ville avait plongé pour la énième fois dans un chaos où les enfants et les jeunes s’attaquèrent aux quartiers de la police avec des pierres, allumèrent des feux sur la chaussée, cassèrent des vitres, se jetèrent sur les blindés. Les plus éveillés essayèrent néanmoins de calmer les esprits, en étouffant leur propre colère. La nuit de son assassinat, quand son âme devint un vent paisible, le ciel s’éclaircit sur la cité et les rayons des étoiles blessées se courbèrent devant les éclats de verre et les corps que l’on ramassait. Les premières lueurs de l’aube s’étendirent jusqu’au pied du mur où les feuilles de dessins de Mazlum volaient au rythme du vent tandis que du haut des murailles de Diyarbekir, le garçon, qui venait d’hériter de l’arbané, chantait énergiquement une chanson d’amour heureux.

Par Dora Zêwarîn
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