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MAZLUM OU LE BONHEUR D’ETRE
Il était emporté dans la tempête kurde. Il avait des fardeaux lourds pour
ses épaules jeunes : la révolte étudiante où il s’affirmait, l’amour
indicible et toujours platonique, l’idéal d’un monde nouveau, le combat
pour être…
Mazlum habitait un appartement de Diyarbakir, sa capitale. Il partageait sa
demeure avec trois autres étudiants engagés. Dans leur demeure, il n’y
avait pas d’eau chaude. Mais la vapeur se fixait partout. Jour et nuit, des
transpirations essuyaient de leurs légères morbidités les objets, les
meubles, les vitres. Les étudiants prenaient leur repas par terre, sur le
tapis synthétique du séjour et parfois sur le kilim de la cuisine. Leur
bibliothèque était constitué d’ouvrages de gauche, des classiques français
et russes, et des livres de l’homme qui est pour les kurdes comme un père,
un prophète et veut métaphoriquement « tuer l’homme », avec un petit « h
».
Mazlum, lui, il dessinait. Dans ses yeux, les talons d’Achille prenaient
forme ainsi que les démons de Michel-Ange. Il n’aimait pas les miniatures
ottomanes, les forces subtiles mal- dimensionnées, ni Paul Klee. Il avait
toujours un sourire dans le regard, et de grandes désolations, de telle
sorte qu’il faisait tout pour éviter les sentimentalismes sans espoir,
ainsi que les embrassades, les adieux, les effusions. Sur les morceaux
épars des portraits qu’il avait dessinés avec habilité et maladresse, des
cicatrices profondes semblaient périr dans les regards immobiles. Le visage
d’Eren, son colocataire, qu’il avait immortalisé sur une feuille, avait une
figure de trahison inspirée par ses faux-espoirs, et était raturé par le
crayon.
Ce soir-là, Mazlum était rentré faire les cartons et vider l’appartement.
Il était seul. Il retirait des tiroirs les souvenirs qui s’y étaient
entassé, se remémorait douloureusement les bons moments partagés avec ses
colocataires et brûlait les pièces à conviction dans un grand coffre en
métal: les livres et journaux interdits et cachés, les lettres de ses amis
combattants à la montagne et leurs poésies... Dans un sac à dos, il
rangeait les rares souvenirs qu’il allait emporter avec lui : il y’avait
surtout ses dessins, parmi lesquels le portrait noirci d’Eren. Sur le tapis
se trouvait un arbané, cette percussion qui donnait le rythme quand le
soir, après une journée bien remplie de manifestations, ils se réunissaient
pour chanter. Le tapis lui rappelait inévitablement les quarts d’heures
passées la tête maintenue au sol par les forces anti-terreur, tapis qui
brûlait la peau douce de son visage imberbe, aux motifs indélicats qui
froissent la chair.
Un de ces jours de perquisition quotidien, Eren avait eu tellement mal à la
nuque à force d’être immobilisé tête écrasée au sol sous les bottes qu’il
avait été subitement effrayé par la mort. Pourtant, il avait l’habitude de
ces interventions musclées, si bien armées, équipées jusqu’aux dents, et
sans aucun but que de faire renoncer à la cause en traumatisant. Eren avait
bloqué une minute son souffle, puis son corps, et son esprit s’était
relâché : il avait inspiré fortement la poussière du tapis. Il cracha du
sang, écumant, qui se mêla aussitôt à son humidité.
Welat, le troisième colocataire, après cette perquisition n'était pas
rentrée. Il avait été gardé en détention alors qu’Eren avait pu regagner
son domicile après quelques jours, pensait Mazlum avec regret.
Plusieurs mois après, lorsque Welat avait enfin été acquitté et libéré de
la mémoire hantée de l’atroce prison de Diyarbekir, il n’était pas revenu
habiter avec ces amis car il était trop avisé sur son sort. Pendant que la
capitale kurde pleurait son absence comme une amante agitée qui cherche le
bonheur dans un amour impossible, promise aux cauchemars ottomans et à la
lapidation, Welat avait préféré sans hésitation la liberté des montagnes au
système carcéral turc même si les prisonniers politiques s’y formaient
malgré leurs conditions de détention. D’ailleurs, Mazlum après ses gardes à
vue, aimait à dire à ses copains, « qu’ils viennent donc m’arrêter, j’irai
à « l’Université » de la prison ! » Mazlum tout comme Welat avaient
engloutie à jamais la « notion » de peur dans la dignité, ils avaient
finalement appris à résister aux tentations de la peur, tout comme aux
tentations de l’amour ainsi qu’aux tentations de suicide.
Sadi, était leur quatrième colocataire. Celui-ci avait une âme simple. Au
fond de lui, il ne voulait pas devenir vétérinaire mort à l’Est mais une
star à l’Ouest. Lui aussi criait dans les manifestations pour un monde plus
juste et dansait le jour du Newroz depuis déjà tout petit. Lui aussi avait
éprouvé les forces de sécurité une nuit alors qu’il dormait sereinement et
rêvait d’une camarade de sa classe. Inquiet, la famille de Sadi s’était
dépêchée de venir le récupérer et l’emmener à Izmir pour qu’il s’engage
dans la vie de la jeunesse insouciante et se marie rapidement à une
compayse de bonnes mœurs. En quittant Diyarbekir, et ses rêves, il n’avait
pas pris conscience que son monde s’écroulait. Il avait fait une sourire
naïve et mièvre à Mazlum avant de monter dans le car et lui avait murmuré :
« A la rentrée ! ». Sadi avait des cheveux d’or, des yeux verts et aimait
les filles tout en prenant plaisir à montrer des airs de grand philosophe
pour impressionner ses camarades. Sadi n’a plus jamais revu la cité bannie
du monde, sa bien aimée, l’insoumise, l’abandonnée, la maltraitée. Il
arrêta ses études, travailla dans un entrepôt. Il épousa sa cousine avec
laquelle il eut une vie ordinaire et où il dépérit lentement en buvant et
mangeant, affligé par lui-même. Il ne parla plus jamais kurde pour ne pas
être inquiété et reproduisit minutieusement les comportements de ses
collègues pour ne pas paraître lui-même.
Dans l’appartement des jeunes, l’arbané qui était resté sur le tapis
appartenait à Eren. Mazlum, tout en se remémorant ce passé commun, sentait
les émotions envahir son cerveau. Il se leva et vida le coffre empli des
cendres des souvenirs brûlés. Puis, il observa à nouveau le séjour où il
dormait avec ses amis dans le froid et dans l’humidité. Il contempla cette
même pièce où ils dinaient toujours dans un silence absolu et dans un
profond respect : seuls les couverts et les verres d’eau résonnaient comme
des cloches dans la confusion d’une lutte devenue indolore. Leurs
téléphones portables étaient sous écoute, des voisins affamés ou apeurés
étaient sous-payés par les autorités pour donner le plus de détails
possibles sur leurs agissements. Dans ce silence de deuil, seuls les
souffles des lèvres sur les cuillères remuaient l’air et embuaient les
verres.
La solitude de Mazlum ce soir-là arrivait à son éternité, elle étreignait
le courage de celui qui malgré sa peur avait décidé de poursuivre la lutte
et prenait le risque de la mort, une amoureuse indomptable, perverse et
inassouvie. Certes, Mazlum était désormais complètement seul mais toujours
en vie, seul mais toujours intègre à ses sentiments, son unité, sa
fragilité, la douceur de son cœur et les lueurs de justices qui brillaient
dans ses yeux. Il ne s’était pas désintégré à lui-même.
En réalité, Mazlum n’était pas si seul, ni vraiment jeune car il avait
acquis la maturité d’une guerre sourde où il était entouré de combattants
depuis l’âge de six ans. Il était né dans un village vidé de la région de
Serhat, brûlé par les forces de sécurité, qui avaient utilisé à l’époque
les murs de son école, pour tuer certains hommes et menacer les autres. A
dix ans, il savait déjà qu’il ne deviendra pas peintre car dans cette
région sous-réaliste, les illusions étaient bien vivants, les tableaux
d’horreurs, où le rouge dominait sur le paysage désertique transformé par
les incendies de forêts, constituaient des mirages de chef-d’œuvre. Ce
qu’il ne savait pourtant pas à l’époque et qu’il saisit plus tard, c’est
qu’il fallait qu’il devienne plus brave que de s’engager dans le mouvement
kurde, pour enlacer son destin d’artiste. Car s’engager dans la peinture
l’aurait forcé à s’exiler de lui-même d’abord, il aurait fallu trouver de
l’argent et se vendre, partir loin de cette guerre, et ne plus voir les
champs de blé et de mines. S’engager dans la peinture aurait signifié ne
plus danser dans les rues sinueuses remplis d’enfants, ne plus rire aux
blagues de ses amis, abandonner la lutte de son frère disparu, de sa sœur
tuée, de sa mère endeuillée. Il était trop lucide pour devenir un étranger
à l’ouest, trop conscient pour croire que le temps de la paix était arrivé
dans son pays, et trop idéaliste pour accepter de se promener armé. Il
pressentait pourtant la mort qui l’attendait, mort inévitable et infidèle,
qui frappe parfois à la porte avant d’entrer et se présente moqueuse et
menteuse, en se disant pour se justifier : « je fais mon travail ».
Au Kurdistan, la mort pouvait vous retirer de votre regard partout et ne
respectait que l’absurdité de la guerre : elle survenait dans une cellule
de garde à vue, ou sur le flanc d’un mont, ou sur les ruines antiques de
Dara, ou dans l’eau bénite du lac protégé d’Abraham ou dans l’intensité des
courants de l’Euphrate berçant avec agitation ses vierges suicidées.
Au cours de la perquisition, Mazlum était le seul à avoir remarqué qu’Eren
avait basculé. Mais les jeunes n’avaient aucun secret à trahir, il ne
préparait aucune action illégale, n’avaient aucun crime sur les mains,
aucun pouvoir, aucun intérêt dans la guerre, ni passé, ni avenir. Seul
Mazlum avait compris cette trahison mais il avait décidé de ne pas dénoncer
l’aliénation de son ami. Pour autant, son amitié s’était inévitablement
transformée en un amour sans retour, en une douleur infaillible, en une
force de caractère. Il ne voulait plus jamais revoir Eren, il était tel un
amoureux quittant avec dignité sa dulcinée parce qu’elle la trompée.
Il devait renoncer à vivre à Diyarbekir, qu’il voulait saisir une dernière
fois en se promenant dans ses rues avant de partir. Mazlum avait conscience
qu’il n’allait pas trépasser dans un lit, que sa mort pourrait être très
lente et pénible, que son cadavre pourrait être souillé, démembré, que ses
feuilles de dessins disparaitront comme ses souvenirs. Mazlum allait mourir
de toute façon, probablement qu’il n’aura pas droit à une tombe, qu’il
disparaîtra en morceaux ou dans les puits de pétrole sans laisser de trace,
mais des énigmes, des pourquoi, des haines et des colères. Il imaginait
certains fiers de l’éliminer, et regrettait que cette fierté-là ne soit pas
un sentiment condamné et il songeait aux indifférents à sa mort qui seront
encore plus cruels et plus nombreux, car en eux se répandra la tâche noire
laissée sur sa mémoire par ses assassins.
Mazlum prit dans sa main l’arbané en sentant déjà que ses bras étaient
fictifs au nouveau monde où il allait. Son âme présageait toute la beauté
physique de la terre à cet instant où il essayait d’avoir la force de
franchir le seuil de la porte. Son émotion le déséquilibra : « Fuir ? » Il
enlaça l’arbané dont les cymbalettes carillonnaient égayant tels des
fleurettes un cimetière. De son regard étincelant, une goutte évanescente
rejoignit la tâche de sang d’Eren sur le tapis, à côté des motifs
d’hélicoptères et des marques de cigarettes. A cet instant précis, l’avion
de chasse habituel passa pour inscrire sa présence envahissante dans le
ciel et déclencher dans les murs de l’appartement, vidé de son peuple, un
tremblement. Il alla faire un dernier tour dans la cuisine pour éteindre le
feu qui restait en permanence allumé sous la théière.
Mazlum aurait bien pu décider de se suicider pour honorer la vie qui
l’habitait et qu’il contemplait partout afin que le visage de la mort soit
moins dédaigneux. Mais il décida de survivre dans cette frontière des êtres
absents et des non-existants. Pour cela, il allait prendre un car cette
nuit-même avec de faux-papiers, traverser les points de contrôle, arriver
dans une ville à la frontière arménienne, à Kars, s’inscrire de nouveau à
l’Université, mais cette fois-ci pour faire des études plus utile dans la
région que la physique chimie fondamentale. Il allait suivre des cours
d’anesthésie générale.
Mazlum voulait-il apprendre la réanimation, pour que les âmes errantes
retrouvent leurs corps ? Mais Mazlum ! me disais-je, comment récupère-t-on
les âmes de ces hommes qui ont décidé de se séparer de leurs humanités pour
que cette enveloppe de chair vive plus longtemps mais sans se repentir et
sans âme ? Comment faire retrouver aux hommes fusillés qui ont perdu leurs
corps, leurs maisons, leurs villages, leurs enfants, leurs modes de vie,
leurs terres, leurs sourires, leurs élégies, leurs traditions, leurs
langues, comment leur faire retrouver leur dignité ? Mais Mazlum, me
disais-je, toi qui part étudier le coma, t’enseigneront-ils aussi comment
consoler les cœurs ? Les cœurs de tous ceux qui s’aiment clandestinement et
qui jamais ne pourront s’approcher de leurs bien-aimées !
Mazlum avait la lucidité de ses amours en puissance et à ne jamais venir.
Il savait qu’il n’embrassera jamais une fille, mais il aura peut-être la
chance de tenir la main d’un de ses camarades au front de l’impossible. Il
savait que les nuits de noces au Kurdistan, les tâches de sang des vierges
coulent sur des lits de mines, que les maisons de funérailles sont décorés
de bombes, que les balles qui traversent les rêves des petites filles qui
dorment à la belle étoile deviennent des étoiles filantes et que pendant
les mariages, ce sont des élégies qui accompagnent les époux dans le noir.
Il eut pendant quelques instants les yeux sans lumière en sortant de
l’appartement, comme si une déesse antique avait voilé une éclipse de lune
aux civilisations éteintes.
Mazlum voulait emporter l’arbané avec lui, sachant que c’était dangereux.
Il se serait fait remarquer aussitôt dans les rues sombres et surveillés.
Un arbané, comme un saz étaient des instruments invincibles, plus virulents
que les slogans répétés par des centaines de milliers, plus dangereux que
les armes. Les dengbej, des chantres, étaient eux aussi considérés comme
des criminels. A l’Est, dans le no man’s land, où la tradition orale et
exilée des villages brulées, avait peine à survivre, toutes les musiques
avaient dû apprendre à résister. Car les douces mélodies, les épopées
chantées pouvaient devenir plus menaçant pour l’unité de la nation que des
pierres balancées sur les tanks dans les ruelles. Car la musique, elle,
elle faisait du bien au Kurdistan où même les morts devaient résister.
Mazlum prit contre lui l’arbané. Il ne pouvait pas le laisser là, dans le
vide et l’abandon, ni le brûler, ni l’enterrer dans ce silence.
Il y avait un parc à deux cents mètres de chez lui. C’est là qu’une bombe
avait explosé tuant des femmes kurdes. Sur le mur érigé à la mémoire des
victimes, des sculptures de visages fantômes donnaient l’impression
qu’elles ressurgissaient de leurs tombes.
Mazlum s’en approcha pour mieux les distinguer, il s’agenouilla pour se
recueillir. Le silence régnait dans le parc, on entendait tout de même
quelques voitures au loin et des enfants. Il ne faisait ni chaud ni froid,
la température de l’air était parfaite. Les yeux de Mazlum brillaient comme
des étoiles dans les ténèbres et la nuit caressait son visage comme une
mère douce et aimante. Mazlum posa l’arbané devant lui. Il baissa la tête
comme pour se signer devant un crucifix. Il entendit une voiture s’arrêter
à l’entrée mais qui ne retint pas son attention car son esprit était plongé
dans les flammes du monde. Des hommes surgirent derrière lui, il n’eut pas
le temps de se retourner : un coup de revolver éclata sur son crâne, il ne
vit rien arriver. Il s’effondra à côté de l’arbané. Sa tête resta plaquée
au sol, sur la pelouse mouillée, la terre qui était molle et sentait
l'humidité devint tiède. Ses yeux gardèrent leurs brillantes sourires
malgré les reflets d’une marre de sang qui les entouraient. Il aperçut deux
paires de bottes à côté de l’instrument. Il sentit que la terreur qu’il
avait connu toute sa vie avait cédé. Il s’inquiétait juste pour l’arbané.
Il résista alors à la mort qui l’avait agrippée visqueusement, il voulait
voir le visage de ses assassins. Son âme patienta pour quitter son
enveloppe devenu glacial.
L’un des deux hommes s’accroupit. Il allongea le bras pour ramasser
l’arbané empourpré. Mazlum reconnut alors la main d’Eren, puis son bras, et
sa tête fut assez près pour croiser son regard terne. Il fit un dernier
effort pour contracter sa bouche et souffler: « Laisse l’arbané ! » Eren
entendit son vieil ami et accomplit sa dernière volonté par indifférence.
Puis, il se releva et fit un signe à son collègue. A cet instant, un second
coup de feu éclata et vint s’abattre sur son cœur.
L’assassinat de Mazlum s’était passé dans l’obscurité. Quelques lucioles
isolées éclairaient le lieu du crime. Ce dernier s’était poétisé grâce à
l’effort fourni par ses tueurs pour tirer le cadavre et l’asseoir près du
mur sculpté, à côté des visages de spectres, en guise de spectacle pour les
habitants de la citadelle. Le portrait d'Eren souriant s'était envolé dans
les airs et dansait sur le mur. Ils avaient vidé le sac à dos de leur
victime et emporté son portefeuille. Sous leurs bottes de cuir, Mazlum
pouvait encore apercevoir et contempler des cyclamens arrachés, écrasés,
accrochés par le sang.
L’assassinat s’était passait a priori sans témoin, quoiqu’un des exécuteurs
filma la scène, pour la montrer à ses supérieures, et, un groupe d’enfants
des rues, âgés de cinq à dix ans, orphelins fumant leurs cigarettes qui
entendirent les coups de feu, se cachèrent derrière les arbres et
regardèrent le tableau en silence. Dés que les hommes en bottes quittèrent
le parc, trois des mômes allèrent prévenir les boutiques environnantes
restées ouvertes, deux suivirent de très loin le véhicule Mazda pour
relever la plaque d’immatriculation, et les deux autres s’accroupirent près
de Mazlum pour tenir sa main et voir s’il était encore en vie.
L’un de ces deux garçons avait des chaussures de sport trouées, un jean
sale et abimé, un regard vif, des dents crasseux, une cicatrice sur le coup
et des gestes d’adulte. De sa petite main gauche et rude, il ferma les yeux
de Mazlum, qui semblait sourire à la mort. Puis il ramassa l’arbané,
l’essuya avec un journal, jeta sa cigarette et se mit à frapper sur
l’instrument, rompant ainsi le silence, pendant que les citadins se
rassemblaient dans le parc. Une foule immense se forma en quelques minutes,
en colère contre les forces de sécurité qui, instantanément, tirèrent pour
les disperser.
La nuit de la mort de Mazlum, la ville avait plongé pour la énième fois
dans un chaos où les enfants et les jeunes s’attaquèrent aux quartiers de
la police avec des pierres, allumèrent des feux sur la chaussée, cassèrent
des vitres, se jetèrent sur les blindés. Les plus éveillés essayèrent
néanmoins de calmer les esprits, en étouffant leur propre colère. La nuit
de son assassinat, quand son âme devint un vent paisible, le ciel
s’éclaircit sur la cité et les rayons des étoiles blessées se courbèrent
devant les éclats de verre et les corps que l’on ramassait. Les premières
lueurs de l’aube s’étendirent jusqu’au pied du mur où les feuilles de
dessins de Mazlum volaient au rythme du vent tandis que du haut des
murailles de Diyarbekir, le garçon, qui venait d’hériter de l’arbané,
chantait énergiquement une chanson d’amour heureux.
Par Dora Zêwarîn